Introduction
Pourquoi mesurer la croissance des pelouses des terrains de sports me direz-vous?
En soi, avec l’expérience il est effectivement possible d’avoir une idée globale de la croissance lors de chaque tonte :
- en regardant le niveau de la benne ou l’utilitaire où les déchets de tonte sont vidés
- en regardant le bac de la tondeuse hélicoïdale se remplir au-fur et à mesure de l’avancement sur le terrain
- en regardant simplement l’aspect du gazon en arrivant le matin
Je vous répondrai alors : « oui c’est effectivement possible d’avoir une idée« . Mais faisons d’abord une petite analogie avec la météorologie. Vous souvenez vous du temps qu’il a fait hier? Oui? Alors je vous poserai les questions suivantes :
- Il a fait chaud? Mais quelle était la température moyenne? maximale?
- Il a fait froid? Mais quelle était la température minimale?
- Il a beaucoup plu? Mais combien de millimètres?
En allant plus loin, vous souvenez vous du temps qu’il a fait il y a 3 semaines? Il y a 6 mois? Alors que vous aurez sûrement une idée du temps qu’il faisait il y a 3 semaines, vous ne vous souviendrez probablement plus du temps 6 mois en arrière.
Hé bien pour la croissance, c’est pareil. « Le gazon a bien poussé« . Oui mais de combien? Bien poussé par rapport à quoi? Nous sommes lundi, la dernière tonte était vendredi, a-t-il finalement beaucoup poussé? « Le gazon ne pousse plus« . Oui, mais est-ce normal étant donné les températures où est-ce bien en-dessous de ce qu’il serait possible d’avoir ?
Avez vous une idée de la croissance maximale jamais atteinte sur le terrain? Avez vous une idée précise de la croissance à partir de laquelle le terrain décroche? Avez vous une idée de la tendance actuelle? Le gazon pousse-t-il de plus en plus? Le gazon pousse-t-il de moins en moins? Quelle quantité approximative d’azote appliquée lors de la dernière fertilisation est exportée lors des tontes?
Autant d’informations précieuses pour la gestion fine des besoins en fertilisants du gazon afin d’éviter les excès mais aussi les manques et d’anticiper au mieux les applications d’engrais ou biostimulants. Oui, la croissance est clairement liée à l’état de fertilité du substrat mais aussi à l’état de santé actuel du gazon ou encore à la météorologie du moment.
Apprendre à connaître la croissance du gazon sur son terrain, c’est mieux observer et comprendre ce qu’il se passe et c’est mieux anticiper les bonnes réactions en terme de maintenance. En réalité, le travail conscient ou inconscient de l’intendant à travers la plupart des opérations de maintenance consiste à réguler cette croissance pour obtenir la surface la mieux adaptée aux contraintes du jeu. Juger de la qualité d’un engrais passe forcément par l’observation de la croissance engendrée par ce dernier en volume mais aussi dans le temps.
Si le gazon pousse trop sur un green de golf, alors la vitesse de balle ou la ligne de putt ont des chance de ne pas être à l’optimal. La production de feutre est excessive et engendrera des problèmes de rétention en eau, une fermeté trop faible et des problèmes sanitaires. Les applications excessives d’engrais aboutiront à un surcoût de la maintenance.
Sur terrains de sports, alors que cette croissance peut être recherchée pour accélérer la récupération du terrain entre 2 matchs, stimuler trop fréquemment cette dernière amènera aussi son lot de problème : une surface feutrée et grasse plus rapidement et une mauvaise tenue à terme, lors du prochain hiver ou des prochains mois. Une croissance excessive implique également un risque plus élevé de maladie avec une densité favorisant l’humectation foliaire. L’excès d’azote foliaire associé facilite largement le développement des champignons pathogènes.
Voilà, si vous n’êtes toujours pas convaincus, vous pouvez vous arrêter de lire ce dossier en fin de paragraphe : vous gagnerez du temps. Dans le cas contraire, vous trouverez dans ce dossier la plupart des informations nécessaires pour mettre en place les mesures et les interpréter.
La croissance : qu’est-ce que c’est?
Vitesse de croissance instantanée
J’appellerai dans ce dossier « croissance » le volume exporté lors des tontes. Elle s’exprime en mL/m²/jour.
Elle représente un volume de tonte ramené à une unité de temps : le jour. C’est donc le nombre de millilitres de déchets de tonte tondus par mètre carré et par jour. J’appellerai cette vitesse « vitesse instantanée« .
Elle est exprimé « à la journée » car il y a cette notion de « vitesse« . En effet, si vous tondez tous les jours, 40 mL/m² (320L pour 8000 m²) peut représenter une croissance élevée mais si la tonte précédente date d’il y a 7 jours, alors ce volume tondu ramené à la journée est plutôt faible (6 mL/m²/jour). C’est la vitesse de croissance moyenne entre les deux dernières tontes tontes.
J’ai régulièrement fait l’expérience avec des intendants, quand je leur demande leur ressenti sur la croissance actuelle, les tontes n’étant pas toujours quotidiennes, le ressenti est souvent erroné par rapport aux chiffres mesurés et notamment sur les tendances (« le gazon pousse de plus en plus« , « le gazon pousse de moins en moins« ).
Vitesse de croissance moyenne sur 7 jours
Dans la pratique, cette vitesse instantanée peut être relativement variable d’une tonte à l’autre sur les terrains de sports.
C’est pourquoi je préfère utiliser une moyenne des vitesses des 7 derniers jours. La semaine me paraît en effet refléter correctement le « pas de temps du gazon » plutôt que la journée. Cette moyenne permet ainsi de « lisser » un peu plus les courbes de croissance pour plus de lisibilité.
En pratique, il suffit de prendre les 7 derniers jours et de réaliser la moyenne de toutes les tontes effectuées durant cette période.
Pourquoi le volume et pas la masse?
Intuitivement, au début, je pensais que la masse était le moyen le plus simple de mesurer la vitesse de croissance. Il n’en n’est rien, le gros défaut de la masse, c’est qu’une grande proportion de cette dernière est simplement … de l’eau et parfois … du sable (surtout pour les greens de golfs).
Ainsi, les matins de grosses rosées, la masse n’est pas forcément représentative de la croissance mais surtout de la quantité d’eau présente sur le feuillage.
Lors de gros sablages ou simplement pour des top-dressings, la masse sera plus représentative de la quantité de sable aspirée lors de la tonte que de la croissance du moment.
Le volume a l’avantage d’être peu influencé par la teneur en sable ou encore par la quantité d’eau. Il se mesure facilement à l’aide d’un simple seau gradué que l’intendant peut garder facilement avec lui lors des tontes.
A l’inverse, pour mesurer une masse, il faut d’abord disposer d’une balance … qui plus est calibrée ! Cela devient tout de suite plus cher et plus complexe pour une utilisation quotidienne.
Passer toutefois du volume vers la masse
Passer du volume vers la masse a toutefois un avantage et notamment pour estimer les quantités d’éléments nutritifs exportées lors des tontes ou en d’autres termes, utilisées par le gazon.
Pour se faire, tout dépend de la surface étudiée : pour les greens de golfs, vous pouvez vous reporter vers l’excellent e-book de Micah Woods « One Bucket at a Time » qui décrit parfaitement tout ce que vous devez savoir sur le sujet et notamment comment passer du volume vers la masse.
Pour les terrains de football ou rugby hybrides, j’ai pu et je continue à réaliser des mesures régulières de la densité des déchets de tonte. Noter au passage que la différence avec des greens de golfs repose sur le fait que le sable est rarement aspiré lors des tontes car les sablages sont moins réguliers et le gazon tondu plus haut.
Statistiquement pour des terrains composés majoritairement de raygrass anglais, la moyenne de densité des déchets de tonte se situe actuellement (22/03/25) à 44 g/L soit 0.044 kg/L.
Comment mesurer la vitesse de croissance?
Pour mesurer la vitesse à laquelle le gazon pousse sur les terrains de sports, c’est un peu moins simple que sur green de golf car la surface du terrain est plus grande.
Il est toujours possible de graduer une benne et de lire la quantité totale de déchets de tonte déposée dans la benne à chaque tonte. Aussi cette méthode est peu précise car il est difficile d’avoir un niveau de déchet de tonte de niveau et d’imposer une « densité » standardisée au tas de déchet. En effet, selon la manière dont sont tassés les déchets, le volume obtenu peut varier substantiellement.
La méthode la plus simple selon mon expérience consiste ainsi à « échantillonner » le terrain sur plusieurs zones et de faire une moyenne des volumes mesurés sur chacune des zones.
J’ai pour habitude de faire 2 mesures sur un terrain, une sur chaque moitié de terrain (sur les deux lignes des 16.50 sur un terrain de football par exemple si le terrain est tondu en large ou aux alentours des bords de la surface de réparations dans le cas d’une tonte en long, voir figures 2 & 3).
Il suffit de faire un aller-retour sur une zone non tondue (16.50 par exemple). Un second aller-retour est effectué sur la seconde moitié du terrain (16.50 par exemple). Le volume est récolté à chaque fois dans un seau gradué puis mesuré en litres (L) (voir figure 1).
Le volume total est ensuite divisé par la surface parcourue par la tondeuse (L/m²). Il est donc nécessaire de connaître la largeur de l’élément de tonte qui dépend bien évidemment de la tondeuse (Dennis, Toro Prostripe, Honda Proroller) mais aussi la largeur ou longueur de la surface tondue suivant le type de tonte.
Notez qu’il est préférable de passer par des zones « vierges » de tonte, par exemple lors du traçage des bandes au cordeau. Il est effectivement nécessaire de faire très attention à ne pas recouper une bande déjà tondue sans quoi l’estimation sera biaisée (la largeur de tonte utilisée pour le calcul de la vitesse de croissance sera alors fausse car plus élevée que la surface réellement tondue lors du recoupement, voir figure 4).
A titre d’exemple, si j’ai récolté mercredi 11 litres avec une Toro Prostripe (largeur de l’élément de tonte : 52 cm) sur une tonte en large avec un terrain de 70 m de large et 2 aller-retours, j’obtiens 11/(0.52x2x2)=0.076L/m². L’unité n’est pas très bien adaptée est c’est pourquoi je préfère utiliser l’unité proposée par Micah Woods à savoir les mL/m². Dans notre exemple 0.076L/m² = 76mL/m².
Si je connais la date de la tonte précédente, je divise ensuite par le nombre de jours séparant les 2 tontes. Dans notre exemple, nous étions sur une tonte du mercredi avec une tonte précédente le lundi soit 2 jours. La vitesse moyenne sur ces 2 jours est par conséquent de 76/2=38 mL/m²/jour ce qui représente une vitesse de croissance convenable avec un gazon poussant.
Cela représente la moyenne de la vitesse de croissance entre les 2 zones mesurées. On fait l’hypothèse que cette mesure est représentative de la croissance globale du terrain. J’ai pu réaliser des tests avec des mesures sur plusieurs zones et 2 à 3 zones positionnées dans la longueur ou la largeur suffisent à estimer correctement la vitesse de croissance à l’échelle du terrain.
Pour ceux qui utilisent un système d’éclairage artificiel, il est aussi possible d’utiliser cette méthode. En effet, le dispositif tournant sur l’ensemble du terrain, peu importe si la croissance mesurée lors d’une tonte est plus faible en raison de l’absence des rampes les derniers jours, la prochaine mesure sera éventuellement plus élevée lorsque les rampes seront à nouveau sur la zone (la moyenne sur 7 jours sera ainsi représentative). Le but de cet éclairage artificiel est en effet de stimuler au global la croissance du gazon (la fréquence de passage sur chaque zone variant de 2 à 4 jours en moyenne suivant le nombre de zones et de rampes).
Pour les passionnés, il est possible de noter les 2 ou 3 volumes récoltés, un au Nord par exemple, un au centre et un autre au Sud ou sur n’importe quelle zone du terrain qui pousserait différemment et sur laquelle on aimerait avoir des informations plus spécifiques (sous les rampes de lumière artificielle par exemple généralement au Sud).
Le calcul peut paraître compliqué mais l’utilisation d’un simple tableur où l’on renseigne la date de tonte, la date de tonte précédente, le type de tondeuse et le type de tonte (large, long) suffit à calculer facilement la vitesse de croissance en mL/m²/jour.
C’est aussi simple que ça?
Oui, dans le concept et dans la pratique. J’entends déjà ceux qui vont me dire qu’ils n’ont pas le temps.
La mesure réalisée sur 2 zones nécessite environ 2 minutes supplémentaires sur une tonte classique (le temps de vider le bac dans le seau et de lire).
On part avec le bac vide de la tondeuse sur le premier aller-retour. On part ensuite sur la deuxième zone pour le second aller-retour puis on vide le bac dans le seau et on lit la valeur.
J’entends aussi ceux qui tondent à la triplex me dire : « mais comment je fais moi? ». La réponse est très simple, vous ne faites la mesure que sur un des trois éléments (vous connaissez au préalable la largeur de l’élément de coupe) vous videz le bac de l’élément et vous lisez le nombre de litres. Rien ne vous empêche de le faire sur les 3 éléments mais il faudra probablement un seau bien plus volumineux !
Ainsi, la mesure reste simple et les informations auxquelles elle permet d’accéder sont précieuses : il est temps de vous y mettre.
Ou noter les mesures?
Les informations peuvent d’abord être notées sur un simple tableau papier ou directement sur un tableur Excel/Open Office qui fera directement les calculs. Je rappelle les éléments indispensables pour bien réaliser le calcul :
A) Les éléments à rentrer à chaque tonte :
- la date de la tonte
- la date de la tonte précédente
- le type de tonte (large/long)
- le volume mesuré en litres
- Le nombre d’aller-retour (peut être fixé à 2 tout le temps)
B) Les éléments à saisir une bonne fois pour toute :
- la largeur de(s) l’élément(s) de coupe utilisé(s)
- la longueur tondue du terrain (tonte en large)
- la largeur tondue du terrain (tonte en long)
Interpréter les mesures
Les mesures régulières de la croissance renseignent sur plusieurs éléments qui sont intéressants pour l’intendant :
- La valeur en elle-même qui donne une idée du côté suffisant/excessif/insuffisant de la croissance par rapport aux besoins actuels.
- Si le gazon est en phase de croissance ou de décroissance : en d’autres termes si on a dépassé le pic de croissance suite à la dernière fertilisation. Une fertilisation implique toujours (si l’engrais n’a pas été lessivé dès l’application) une augmentation de la vitesse de croissance, puis un pic et enfin une décroissance pour arriver au « décrochage » (le gazon jaunit, les vieilles feuilles sont sénescentes).
- Quelle quantité d’azote est exportée à chaque tonte ce qui donne avec un peu de temps une idée de l’efficacité de la fertilisation actuelle ou de l’avancement de l’utilisation du dernier engrais appliqué par rapport à l’utilisation moyenne des applications. Cela permet aussi de juger si un engrais est adapté au contexte d’utilisation (durée d’action, cumul de tonte exportée, cumul d’azote exportée par rapport à la quantité appliquée…).
Excès de croissance/Déficit de croissance ou trop/pas assez
La valeur absolue mesurée en tant que telle peut être interprétée par rapport à des mesures moyennes effectuées sur différents terrains. Toutefois le meilleur moyen de déterminer finement des gammes de croissance excessive, optimale ou insuffisante consiste à mesurer et constituer un référentiel sur son propre terrain. En effet, d’un support à l’autre, ces différents seuils peuvent varier suivant la densité, le support, l’environnement du terrain.
Ainsi, la première année, certaines gammes de croissance pourront être considérées excessives en hiver suite au développement de fusariose froide (voir un exemple avec la figure 5). A l’inverse, un jaunissement du terrain et la sénescence de nombreuses feuilles permettra de déterminer la croissance minimale autour de laquelle le terrain décroche systématiquement (voir figure 6).
Avec le recul et pour un terrain de sport constitué de raygrass anglais en majorité, j’aurais tendance à dire qu’une croissance peut être considérée comme excessive au-delà de 40 mL/m²/jour et qu’une croissance en-dessous de 15 mL/m²/jour commence à indiquer un décrochage significatif.
Phases de croissance/décroissance
Le suivi de la vitesse de croissance permet de déterminer les phases d’accélération ou de chute de la croissance autour d’un pic. Ces montées puis descentes succèdent toujours à une application d’engrais (voir figure 7).
Lorsque le terrain est en phase d’accélération, inutile d’appliquer de l’engrais, le précédent libère encore probablement l’azote que la plante prélève pour soutenir sa croissance.
Lorsque le pic est atteint, l’intendant peut avec l’expérience anticiper quand la prochaine application d’engrais est nécessaire pour ne pas atteindre la croissance pour laquelle le terrain décroche. A ce stade, la disponibilité en azote de la dernière application d’engrais diminue progressivement et par conséquent la croissance diminue.
Exportation de l’azote
En mesurant la quantité de matière exportée lors des tonte, il est possible d’évaluer une masse moyenne sèche de gazon exporté. Cette matière est constituée de carbone mais aussi d’azote, phosphore, potassium, magnésium, calcium et autres éléments secondaires ou oligo-éléments. Il devient alors possible en utilisant des valeurs moyennes de concentrations des différents nutriments dans les feuilles (variable suivant l’espèce et l’époque de l’année mais bien documenté pour l’agrostide, le raygrass anglais et le bermuda) d’estimer les quantités « perdues » ou « exportées » ou encore « utilisées » par la plante depuis la dernière tonte. Pour les plus méticuleux, des analyses régulières de déchets de tonte permettent de mieux préciser ces concentrations afin d’affiner les estimations.
Il devient ainsi possible d’estimer « l’efficacité » des applications d’engrais en comparant la quantité d’azote appliquée lors du dernier passage d’engrais à la quantité exportée lors des tontes (voir cet article pour aller plus loin). Ceci permet de déterminer les périodes et conditions d’application avec une efficacité élevée ou à l’inverse médiocre afin d’éviter les mauvaises conditions et facteurs à l’origine de cette perte d’efficacité. Par exemple, le lessivage par excès d’arrosage ou des gros orages post-application sont souvent à l’origine d’une efficacité limitée des engrais.
Cette dernière méthode permet aussi de comparer les engrais et de voir lesquels se rapprochent du meilleur rendement c’est-à-dire du maximum d’azote exporté dans les tontes par rapport à la quantité appliquée lors de la dernière fertilisation. Dans ce cas, ceci signifie que les pertes par lessivage ou volatilisation ont été minimales.