Préambule
Les "affaires classées de l'agronomie" sont des séries de retours d'expérience basées sur des cas réels, pour lesquels les terrains concernés ont fait l'objet d'analyses approfondies. L'objectif est de partager les enseignements tirés de ces situations de terrain et, je l'espère, d'apporter des pistes de réflexion ou d'action à ceux qui pourraient être confrontés à des problématiques similaires.
Si le métier d’intendant de terrain de sport a bénéficié d’une reconnaissance croissante ces dernières années, le rôle de l’agronome demeure quant à lui relativement méconnu et parfois source d’interrogations. À travers cette série d’articles, j’espère contribuer à mieux faire connaître cette profession encore peu représentée dans l’industrie du gazon et illustrer la manière dont l’agronomie peut aider à comprendre et résoudre des problématiques de terrain.
A noter que bien que le bandeau ait été lâchement généré à l'aide d'un prompt IA (on est pas tous graphistes...) cet article a été rédigé sans aucune aide d'intelligence artificielle pour laisser encore (un peu) de place à l'humain. Les tournures et l’orthographe ne sont pas toujours dignes d'un grand écrivain mais un effort est fait pour obtenir un article à la fois clair et bien écrit.
Introduction
Dans ce premier épisode, j’analyse une situation complexe dans un stade de football de haut niveau fermé et composé d’un placage renforcé (type « lay and play« ) rempli d’un sable répondant aux critères USGA. Durant le printemps 2026 ont été constatés :
- Une perte progressive de croissance par rapport à la normale sur la globalité du terrain (on entend « normale » par rapport aux valeurs médianes mesurées historiquement pour ce terrain avec une fertilisation standard et pour différentes gammes de températures)
- Le développement de Drechslera spp. et Bipolaris spp. (autrefois et même toujours appelés de manière abusive mais bien pratique « complexe à helminthosporiose« ).
Alors que le manque de croissance n’est pas systématiquement pénalisant tant que l’aspect esthétique, la tenue et la récupération du terrain entre les matchs ne sont pas impactés, le développement d’un champignon pathogène peut quant à lui affecter suffisamment la surface engazonnée et avoir des conséquences sur le visuel et devenir problématique.
A ce titre, le développement de Drechslera spp. et Bipolaris spp. est assez récurent sur les terrains de sports depuis l’automne jusqu’au printemps si les conditions sont humides et couplées à un manque de lumière naturelle (temps nuageux). C’est d’ailleurs ce dernier critère qui explique leur présence plus marquée dans les stades fermés où la lumière et la ventilation sont souvent limitants sur les parties Sud et Sud-Est (voir figure 2). Ces champignons sont en pratique assez rarement problématiques dans le sens où dans ces conditions, l’impact se limite la plupart du temps à des symptômes affectant principalement les feuilles matures (qui se situent sous la première couche de feuilles jeunes dans la canopée avec une plus faible visibilité). Le développement de la maladie est lent et c’est pourquoi son incidence est rarement élevée avec un visuel rarement impacté à la télévision.
État des lieux : diminution de croissance et développement fongique
Dans ce stade, l’équipe mesure à chaque tonte la croissance du gazon (selon cette méthode décrite sur la clinique du gazon et avec l’application NGPlatform que nous avons développé chez Natural Grass pour suivre les résultats). Ainsi, il est possible de visualiser les tendances et ajuster en conséquence la fertilisation.
Durant la fin de l’automne, l’hiver et début de printemps 2026, une diminution progressive de la croissance du gazon a été constatée (voir figure 1) malgré :
- une fertilisation azotée standard et adaptée à ce type de pelouse
- l’utilisation de rampes de lumière artificielle (lampes HPS avec ampoules de 1000W) et utilisées de manière suffisante lors de cette saison
- le maintient d’une température du sol adéquate pour assurer une croissance acceptable pour la période
- une météorologie pas particulièrement compliquée avec peu de froid (et d’ailleurs une croissance plutôt correcte lors de la seule petite fenêtre de grand froid).
Cette diminution progressive apparaissait donc clairement comme une anomalie.

De plus, le développement de Drechslera spp. et Bipolaris spp. a été anormalement long et marqué durant cette période sans véritable contrôle possible (voir photographie 1). Ainsi, le terrain a été passé à la loupe pour comprendre la situation.

Alors que la diminution de croissance aura affecté la globalité du terrain, la zone de développement de Drechslera spp. et Bipolaris spp. était localisée au Sud et Sud-Est où le manque de lumière est le plus marqué (voir figure 2 et photographie 1).

Des mesures de l’indice NDVI sont réalisées régulièrement sur ce stade et permettent de cartographier la densité sur le terrain (travaux personnels non publiés sur le site, voir figure 3).
De la même manière, des mesures spatialisées réalisées avec la sonde POGO (utilisant le capteur Hydraprobe de Stevens Water) permettent d’évaluer la quantité de solutés présents dans le sol à travers la conductivité électrique du sol (ECsol)corrigé par l’humidité du sol (Humsol) avec l’indice de salinité IS (.

La figure 3 illustre très bien la manière dont la densité est observée sur le terrain avec un maximum au Nord-Ouest et un minimum au Sud-Est où le développement de la maladie impacte le plus la densité (la densité restant très correcte tout de même !). Parmi les paramètres mesurés, il existe une corrélation spatiale entre l’indice de salinité et l’indice NDVI montrant peu être un lien entre l’état de fertilité du substrat et sa densité.
A noter qu'il est d'ailleurs toujours curieux de constater cette spatialisation de l'indice de salinité assez courante dans les stades alors que les applications d'engrais sont homogènes sur le terrain.
1ère hypothèse : la piste du phosphore
En tant qu’agronome, le premier réflexe est ainsi de regarder si certains nutriments sont éventuellement en faible disponibilité. Sur ces terrains hybrides constitués quasiment à 100% de sable USGA, la variabilité temporelle des concentrations en nutriments est plutôt élevée mais les apports conséquents et fréquents réalisés permettent de limiter les éventuelles carences. Des apports complémentaires en éléments secondaires (magnésium, calcium et oligo-éléments) sont d’ailleurs effectués régulièrement en prévention sur ce terrain.
Le seul élément nutritif pouvant réellement poser problème dans ce cas précis était pour moi le phosphore car limité dans les équilibres d’engrais utilisés. Le phosphore est un nutriment qui se stocke plutôt bien dans les sols sportifs mais a l’inconvénient d’être plutôt favorable à la multiplication du pâturin annuel (stimule sa floraison).
C’est ainsi qu’une analyse de terre a été effectuée sur l’horizon sable de placage car pensé à l’origine (à juste titre) comme le lieu de vie principal du gazon.
La structure du système : un élément important dans la compréhension du phénomène
Pour mieux comprendre comment réfléchir le système considéré, il faut comprendre sa structure. Dans ce stade, un placage renforcé de 3 à 4 cm d’épaisseur et composé à 100% de sable USGA à l’origine a été posé sur 15 cm de substrat hybride AirFibr (voir photographie 2).
L’AirFibr étant plus fin et capillaire, le gazon du placage s’enracine en surface de l’AirFibr et les racines ne se développent pas plus en profondeur.
Dans notre cas, sur la deuxième année de placage, les sablages effectués et le développement organique en surface auront constitué un premier horizon de 20 à 25 mm dans lequel le taux de matière organique est beaucoup plus élevé (seulement 0.4% de matière organique dans le sable du placage mais probablement plusieurs pourcents en surface). Dans cette configuration, la plupart des échanges et vie microbienne se font dans les 2 à 3 premiers centimètres. Le gazon se nourrie probablement dans le second horizon mais la disponibilité y est certainement beaucoup plus faible, comme l’indique une analyse effectuée durant la fin de l’hiver. L’AirFibr enfin sert principalement de ressource en eau.

Analyse du phosphore
L’analyse du phosphore réalisée sur le sable de placage a donnée les résultats suivants :
PhosphoreOlsen : 15 mg/kg
Selon la base de données que j’ai constitué pour les supports hybrides, la teneur est faible mais pas de risque de carence avéré, ce dernier étant marqué et visible en-dessous de 10 mg/kg pour le phosphore Olsen (et n’oublions pas que nous sommes dans le cas d’un sable USGA pur à l’origine sans amendement organique). Le premier horizon riche en matière organique quant à lui est très certainement plus concentré en phosphore assimilable. Ainsi, pas sûr que les apports de phosphore eussent été nécessaires.
Toutefois et pour en être certain, deux apports de phosphore ont été effectués au cours du printemps (représentant environ 150 kg de P2O5/ha) sans résultats significatifs sur la croissance ou sur le développement de la maladie. Finalement, le phosphore était une fausse piste, peut-être en quantité modérée mais pas limitante.
2ème hypothèse : la piste de l’acidité du support
Contexte
Ayant déjà eu le cas auparavant, la deuxième piste sérieuse à étudier était l’acidité du substrat. En effet, par divers mécanismes dont l’utilisation importante d’engrais solides et un milieu sableux faiblement tamponné, le pH du substrat diminue progressivement sur certains terrains.
Ayant réalisé une analyse chimique sur le sable du placage qui constitue quand même 60% du volume prospecté par le gazon, j’ai pu vérifier que le pHeau du sol se trouvait aux alentours de 7 ce qui est optimal pour du gazon.
C’est là que la structure décrite dans la figure 3 prend toute son importance. Le réflexe est souvent d’enlever la partie feutrée lorsque l’on réalise une analyse de terre car elle fait exploser pas mal les concentrations en éléments nutritifs alors qu’elle représente souvent une très faible épaisseur (d’ailleurs la profondeur de prélèvement conseillée par les laboratoire se situe souvent entre 5 et 10 cm). Cependant dans ce cas, le premier horizon organique représente tout de même 40% du volume prospecté par les racines ce qui est loin d’être négligeable, c’est pourquoi ce dernier doit être considéré.
Ainsi, ayant le matériel à disposition, j’ai moi même réalisé les mesures de pHeau selon un protocole très proche de la norme ISO exécutée dans les laboratoires accrédités (calibrée avec le sable du placage : j’ai obtenu des mesures quasi identiques avec mon protocole en comparaison des résultats du laboratoire). Les mesures ont été effectuées sur l’horizon organique 0-25 mm et sur différentes zones du terrain à savoir :
- la zone pas ou peu impactée par le développement de Drechslera spp. et Bipolaris spp. (Nord-Ouest)
- la zone la plus impactée par le champignon (Sud-Est)
De nombreux prélèvement ont été réalisés sur chaque zone puis mélangés en échantillons composites, ces derniers ont ensuite été séchés avant d’effectuer la mesure avec l’eau distillée.

Le diagnostic
Les résultats sont assez nets. Pour la zone la plus impactée (Sud-Est), lors du pic de développement de la maladie qui correspond à la période de plus faible croissance, le pHeau de l’horizon 0-25 mm a été mesuré à5,1. A ce niveau d’acidité, la disponibilité de certains éléments nutritifs commence à être impactée notamment pour les éléments majeurs et secondaires (voir figure 4). De même, l’aluminium qui devient disponible peut également commencer à devenir toxique pour la plante.

Rappelons que dans notre situation (voir photographie 2) il est très probable que la plupart des échanges nutritifs aient lieu dans cet horizon organique de surface qui représente de plus 40% du volume prospecté par les racines. Un pH acide avec une plus faible disponibilité en éléments nutritifs peut impacter la croissance de la plante et sa tolérance aux champignons pathogènes, expliquant ainsi la situation.
Au niveau de la zone la moins impactée par la maladie (Nord-Ouest), le pHeau de l’horizon organique (0-25 mm) était de 5.5 soit un peu plus que dans la zone Sud-Est mais encore suffisamment acide pour générer des effets négatifs sur la croissance du gazon. Aussi, comme cette zone est la plus ensoleillée du terrain, elle implique une photosynthèse plus importante avec tous les impacts physiologiques positifs associés (plante moins stressée). Elle profite également du pouvoir asséchant des rayons lumineux ce qui limite l’humidité foliaire du gazon (défavorable au développement fongique). C’est probablement pourquoi cette zone a été impactée seulement au niveau de la croissance du gazon mais plus faiblement sur le développement de Drechslera spp. et Bipolaris spp.
Piste de l’acidité : le test par essai erreur !
Cette piste étant crédible et les indicateurs étant mesurables, il ne restait plus qu’à tester cette hypothèse :
si l'acidité du sol est bien à l'origine des problèmes rencontrés, remonter le pH du sol devrait permettre une reprise progressive de croissance et la diminution des symptômes de Drechslera spp. et Bipolaris spp.
Remonter le pH du substrat aura consisté en 2 applications à 1 mois d’intervalle (fin mars puis fin avril) de 250 kg par terrain d’amendement calcaire granulé (42% de CaO, 2.5% de MgO, valeur neutralisante à 43 et 85% minimum avant granulation passant au tamis de 80 microns, solubilité carbonique à 55). L’horizon à corriger étant peu épais (20-25 mm) il était possible d’espérer que l’effet sur le pH soit assez rapide sans gros et nombreux apports.
Résultats
La remontée du pH d’un sol est un processus lent dans les sols naturels, plus rapide sur les sols faiblement tamponnés comme c’est le cas sur les sables USGA. Il aura donc fallut attendre un bon mois seulement avant de constater les premiers effets avec une remontée du pHeau à5.7le 27 avril. Significatif, mais pas réellement suffisant pour avoir un vrai impact sur la croissance et sur le développement des maladies. Il aura fallut attendre 1 mois et demi à 2 mois avec une mesure du pHeau à6.8le 27 mai pour retrouver une gamme de croissance optimale et la quasi absence de symptômes de Drechslera spp. et Bipolaris spp. sur la zone Sud-Est.
Les résultats sont visibles sur la figure 5. On distingue nettement dans un premier temps la longue décroissance du gazon malgré des températures satisfaisantes puis une remontée très claire de la croissance à partir des applications d’amendement calcaire et de la remontée progressive du pHeau.

Afin d’afficher un indicateur de changement de densité entre les deux zones opposées du terrain, j’ai utilisé les données spatialisées de l’indice NDVI mesurées chaque semaine pour ensuite afficher la moyenne par zone. J’obtiens ainsi la figure 6 qui montre l’évolution de l’indice NDVI pour chacune des zones Nord-Oues et Sud-Est.

Afin de rendre plus agréable la lisibilité de ce graphique, j’ai simplement construit un autre indice qui est la différence entre l’indice NDVI de chaque zone (Indice=NDVINordOuest-NDVISudEst). Plus cet indice est grand et plus l’écart en densité entre les deux zones est important. Si l’écart est nul, les zones sont comparables et si l’écart est négatif alors la densité du Sud-Est est supérieure à celle du Nord-Ouest (ce qui a été le cas après les fortes chaleurs de mai sur la zone Nord-Ouest qui commence à être trop exposée au soleil et subit des stress thermique et hydrique). La figure 7 synthétise enfin les résultats obtenus avec ce nouvel indice (visible avec la courbe violette).
L’écart de densité augmente progressivement en parallèle à la chute de la croissance entre la zone la moins impactée par Drechslera spp. et Bipolaris spp. (Nord-Ouest) et la zone la plus impactée (Sud-Est). Il chute ensuite à partir de la première application d’amendement calcaire pour arriver jusqu’à 0 (densité comparable entre les deux zones) à la fin mai.
Ainsi, après les deux applications d'amendement calcaire, la remontée du pH des premiers 0-25 mm aura permis un retour à une croissance normale mesurée, la diminution nette des symptômes associés à Drechslera spp. et Bipolaris spp. et un retour à un visuel optimal sur la zone Sud-Est. Le point de rupture semble vraiment être la période d'application de l'amendement calcaire.

La photographie 4 montre enfin un visuel de la densité obtenue après la seconde application (à droite).

Conclusion
Cet exemple de terrain montre à quel point le savoir et les outils agronomiques représentent un levier puissant pour comprendre et résoudre des problématiques parfois impactantes sur la qualité du terrain. Le sens de la mesure et des observations ainsi que le choix des bons indicateurs sont des qualités nécessaires pour bien construire un diagnostic puis mettre en place les solutions adaptées.
Ici, de multiples causes auraient pu être évoquées pour expliquer l'origine du problème (faut-il d'ailleurs bien identifier le problème) avec des solutions parfois inadaptées parfois couteuses ou même négatives sur la qualité du gazon. Sans mesure et sans constitution d'une base solide de données qui aident à déterminer une situation normale d'une anomalie, ce type de problématique peut s'installer durablement et causer des situations très délicates pour un intendant.
Au-delà de l'aspect conceptuel du problème, on aura tenté ici de démontrer que dans un stade fermé où le déficit lumineux est significatif, l'acidification progressive du substrat et notamment du premier horizon organique peut mener à un déclin de la croissance du gazon et favoriser le développement de Drechslera spp. et Bipolaris spp. dans les zones les plus ombragées.
La plus faible disponibilité des éléments nutritifs majeurs et secondaires ainsi que la probable toxicité aluminique associée génèrent un stress pour le gazon qui diminue progressivement son potentiel de croissance et devient plus sensible aux attaques de certains champignons pathogènes comme Drechslera spp. et Bipolaris spp. Les zones plus ensoleillées permettent au gazon de générer plus de sucres induisant probablement un stress plus faible et également une durée d'humectation foliaire plus faible défavorable au développement de ce type de maladie.





















